ثقافة Pièce Théâtrale ElGabal: Mêler la fable au contemporain pour raconter l'histoire, ses pouvoirs et ses excès
Le fardeau de la cape du pouvoir est lourd. Il l’est d’autant plus lourd et intrigant lorsqu’il dérape en une forme de liberté anarchique et lorsque celui qui le détient se prend pour le gardien de l’équilibre du cosmos. Lui, c’est l’empereur romain Héliogabale ou ÉlGabal « Celui de la Montagne (الجبل) » dont la période de règne (4 ans de 218 à 222) fut marquée par la transgression et le scandale.
Présenté en avant-première à la Salle Le Rio à Tunis, Elgabal, une co-production tuniso-italienne mise en scène par Simone Mannino, est une adaptation libre d’après « Il sole invincibile » de Claudia Salvatori et « Héliogabale ou l’anarchiste couronné » d’Antonin Artaud, deux auteurs qui se sont intéressés au personnage historique d’Héliogabale ou Élagabal empereur romain né en 204 à Emèse (actuelle Homs en Syrie) et porté au pouvoir à l’âge de quatorze ans par quatre femmes dont sa grand-mère Julia Mesa. Artaud précise qu’Héliogabale « empereur, se conduit en voyou et en libertaire irrévérencieux ». Il est pour Salvatori « Garçon brillant, talentueux, prophétique et peut-être mégalomane ».
ElGabal, qui a été produite par le Ciné-théâtre Le Rio, l’Atelier Nostra Signora et l’Ensemble Théâtral Méditerraneo, mêle la fable au contemporain à travers un récit qui s’inscrit dans une dimension légendaire, celle des personnages mythiques qui finissent dans la déchéance, mais qui propose en même temps un regard décalé sur un personnage historique.
En effet, les différents tableaux qui composent la pièce théâtrale sont imprégnés par des atmosphères anciennes : éclairages, décors, déclamations, vêtements contribuent tous à faire prévaloir une trame mystérieuse qui relève des temps anciens même si une âme contemporaine transcende l’œuvre dans son ensemble.
Parmi les tableaux qui nous auront marqué, nous citons celui de l’ouverture de la pièce qui introduit le mythe du personnage principal avec ElGabal au centre, portant une cape qui brille de mille feux, ceux qui vont faire discordance et affront. Sa cape sera très vite mise de côté pour symboliser ce pouvoir dont il se déleste pour faire régner ce qui coule dans ses veines comme appartenance, multiplicité et instinct sexuel.
Deux autres tableaux, dont l’esthétique suggère des hauts de montagne qui vacillent entre le noir et l’ocre, s’appuient sur ce que rapporte la légende quant à des pierres noires ou monolithes tombés du ciel en terre de Syrie. Le metteur en scène les fait d’abord parader, portés sur les têtes des acteurs avant d’en faire le lit de leur débauche.
Ce qui est aussi pertinent à relever dans la conception de cette pièce théâtrale, c’est le regard extérieur porté sur la légende d’ElGabal à travers le choix d’un personnage extérieur, une actrice qui jouera du côté des sièges des spectateurs et dont la voix résonnera en contre-champ au propos tenu sur la scène principale. Elle est à la fois celle qui observe, celle qui défie et celle qui se prend au piège aussi.
Le feu final dans lequel sombrera ElGabal viendra, justement, de l’hors champ du plateau de jeu. En effet, un briquet, lancé de l’extérieur de la scène, viendra enflammer sa démesure et mettre fin à son hubris.
ElGabal finit brûlé et oublié parce qu’il a refusé la convention, Artaud achève son livre par ces lignes « Ainsi finit Héliogabale, sans inscription et sans tombeau, mais avec d’atroces funérailles. Il est mort avec lâcheté, mais en état de rébellion ouverte».
Avec une équipe d’acteurs tunisiens et italiens (Maher Msaddek, Chiara Muscato, Aymen Mabrouk, Ruth Kemna, Haithem Moumni, Gisella Vitrano, Mariem Sayeh, Valeria Sara Lo Blue et Khouloud Jlidi), ElGabal parvient à évoquer les confluences orientales et occidentales de l’histoire ainsi que son incongruité. Elle représente aussi une fable contemporaine qui invite à une réflexion sur le pouvoir, ses excès et ses dérives quelle que soit leur nature.
Chiraz Ben M’rad